Crip Club : retour sur le groupe de parole dédié au handicap avec Charlotte Puiseux et Zoé Besmond de Senneville
Droit Pluriel lance le Crip Club, le premier groupe de parole dédié au handicap !
Nous avons discuté avec deux femmes qui portent chacune un regard unique sur leur handicap et leur relation avec les groupes de parole
Rejoignez le Crip Club ! Tous les mercredi à partir de 18h au 92 quai de la Loire 75019 Paris !
Interview avec Zoé Besmond de Senneville : Le récit de soi fait écho aux autres
Zoé : Je m’appelle Zoé Besmond de Senneville, je suis artiste et autrice et en ce moment je prépare un spectacle qui s’appelle Sourdre. J’ai publié plusieurs livres, Journal de mes oreilles, Sourdre (et autres poèmes).
Droit Pluriel : Qu’est-ce qui t’as donné envie de mêler art, poésie et handicap dans ton travail ?
Zoé : A la sortie de mon premier livre Journal de mes oreilles, j’ai été très marquée par la réception du sujet par le public, et j’ai eu envie de continuer à explorer ce sujet dans mes créations parce qu’il était très absent de la société, de la littérature et du théâtre.
En ce qui concerne la surdité, la perte de l’audition, c’est un sujet qui est très riche, qui m’inspire beaucoup. Il y a plein de choses à chercher à partir de ce sujet-là, par exemple sur la langue, sur la forme des spectacles, sur les manières d’écrire, sur les manières de représenter aussi le son qui s’en va. Pour moi, il y a vraiment beaucoup de choses à explorer et que je n’ai jamais vues, et donc j’ai envie de le faire.
Droit Pluriel : Comment le handicap influence-t-il ta création artistique et poétique ?
Zoé : Je pense que je crée à partir de mon corps, à partir de mes sensations. J’ai un corps qui a eu des transformations sensorielles importantes. Ce changement sensoriel, on l’appelle handicap parce qu’il n’est pas normé par rapport aux personnes qui ont leurs sens normés. Mais voilà, moi je parle d’un corps qui s’est transformé, qui a mué, pour le raconter sensoriellement, pour raconter l’endroit où il a glissé, ce qu’il entend, ce qu’il voit, comment il est, ce qui se passe, ce que ça fait d’être dans un corps tel que celui-là. Et je trouve que c’est très important d’avoir connu ces récits, aussi parce qu’on vit dans une société très normative qui est adaptée aux personnes qui sont sensoriellement normées. D’avoir ces récits différents de corps singuliers permet aussi de faire bouger les lignes sociales, de pouvoir moins valoriser la normativité, mais être plus à l’écoute de nos singularités. Ça me touche, je trouve que c’est important.
Droit Pluriel : Pensez-vous que les groupes de parole peuvent jouer un rôle similaire à l’écriture, en donnant une voix et une représentation à des expériences souvent ignorées ?
Zoé : J’ai un peu été dans des groupes de parole. Pour moi, ce sont des espaces importants parce qu’ils permettent de s’exprimer sans être jugés, d’avoir des espaces d’expression qui sont sans attente et qui vont être aussi sans concession. Ça permet de se relier avec d’autres personnes qui vivent la même chose, de se guérir collectivement quelque part, il y a quelque chose qui va nous transformer dans le cercle, dans le groupe de parole, dans son ensemble. Ça m’a apporté de pouvoir digérer ce que je vivais, mes émotions. Ça m’a apporté un espace où je pouvais lâcher ce qu’il y avait à l’intérieur de moi, et ça m’a permis ensuite de pouvoir écrire, de pouvoir le transformer en art, en quelque chose que je puisse après partager avec d’autres personnes, sous des formes artistiques. Donc finalement, je pense que les cercles, ça permet de murir, d’avoir des espaces de digestion des choses difficiles qu’on vit.
Droit Pluriel : Votre travail se situe-t-il dans une démarche militante, ou est-ce avant tout artistique et sensible ?
Zoé : Je pense que mon travail est artistique et militant, et pour moi l’art est une manière de militer et de sensibiliser. Mais ça n’a pas la même forme que de faire des manifestations : je ne suis pas une militante formellement, je ne m’exprime pas de la même façon. Pour moi, l’art est plus puissant : il permet de toucher aussi des personnes qui ne sont pas concernées par le sujet et qui vont être touchées sensoriellement par une œuvre, par un univers artistique. Ça va les sensibiliser sur un sujet, ça va leur ouvrir vraiment la conscience sur quelque chose. Et c’est là où, pour moi, l’art c’est le plus puissant endroit de militantisme et de sensibilisation. L’art, c’est mon endroit à moi, c’est la façon dont je m’exprime et j’arrive à militer.
Droit Pluriel : Quel message souhaiteriez-vous transmettre au monde à travers votre art sur le handicap ?
Zoé : Je trouve ça un peu compliqué, le message… L’art, pour moi, ça part plus d’un besoin et d’un désir de s’exprimer, qui est plus brut que d’avoir un message. C’est comme si on avait à prendre la parole et qu’on avait des choses à dire : c’est comme un bouquet de messages. Il y a des trucs qu’on a envie de faire passer mais ce ne sont pas exactement des messages. Moi, j’ai envie de faire bouger les lignes et d’ouvrir la conscience sur ces sujets : de pouvoir sensibiliser à ce que ça veut dire concrètement, qu’il y ait plus d’ouverture, plus d’accessibilité, moins d’idées reçues sur ce que c’est que d’avoir un handicap, que ce soit moins stigmatisant. J’ai eu un choc en recevant mon diagnostic de l’otospongiose, car je n’étais pas du tout éduquée par rapport au handicap, et je me suis moi-même stigmatisée. C’était moi-même en train de juger et de craindre d’être cette femme handicapée que j’étais en train de devenir. Je pense que si j’avais été sensibilisée, éduquée, si j’avais vécu, travaillé, étudié avec des personnes qui ont des handicaps de manière vraiment inclusive, qui en aient eu dans ma classe à l’école, qu’on soit par binôme à l’université, qu’il y ait des groupes de personnes différents, singuliers qui puissent être beaucoup plus intégrés à la société, ça aurait totalement changé ma façon de recevoir mon diagnostic et la manière dont ça m’a violentée. Socialement, c’était très compliqué au niveau identitaire. Je pense que j’ai envie d’offrir ce qui m’a manqué, de dire aux gens qu’on peut vivre ensemble, d’essayer de parler de ce qui m’est arrivé, de pouvoir raconter mon histoire et que ça puisse toucher les gens et qu’ils soient plus éduqués sur la question et que si ça leur arrive. Si on rencontre quelqu’un déjà sensibilisés à ce que ça veut dire que d’entendre moins bien, ils pourront aussi plus s’adapter, être à l’écoute.
Quant au Crip Club, cette proposition est inédite. Je ne sais pas ce qui va se passer avec ces groupes de paroles. Je pense que ça peut intéresser beaucoup de nous, parce qu’il y aura un besoin de se rassembler, d’échanger sur ces questions, et de pouvoir se sentir moins seul sur ces questions. Il y a besoin d’espace de réflexion.
Interview avec Charlotte Puiseux : Retournons le stigmate !
Charlotte Puiseux : Je m’appelle Charlotte Puiseux, je suis psychologue, philosophe et autrice. Je me concentre principalement sur la question du validisme et du mouvement Crip, c’est à dire les droits civiques des personnes handicapées. L’handi-féminisme et l’handi-parentalité sont mes thèmes de recherche. Je suis moi-même en situation de handicap moteur depuis ma naissance à cause d’une maladie neuromusculaire, et je me déplace en fauteuil roulant électrique. Je suis militante depuis très longtemps dans divers collectifs et associations. Aujourd’hui, je milite principalement avec les Dévalideuses, qui est un collectif handi-féministe de personnes en situation de handicap et concernées par les questions de sexisme.
Droit Pluriel : Est-ce que tu penses que les groupes de parole peuvent contribuer à déconstruire le validisme dans la société ?
Charlotte Puiseux : En tant que psychologue, oui forcément. Je pense que la parole est primordiale pour avoir des espaces où on s’exprime, où on peut justement poser des mots sur nos émotions, sur ce qui nous tourmente, sur ce qui nous pose un problème. C’est essentiel, et c’est une première étape pour aller mieux, même si parfois ce n’est pas suffisant. Avoir des lieux dédiés justement à nos expériences de personnes handicapées et à nos vécus du validisme, afin de vraiment pouvoir aussi exprimer ce qu’on ressent en tant que personnes discriminées, stigmatisées par rapport à notre handicap, c’est un outil qui nous permettra d’aller mieux. Encore une fois, ce ne sera peut-être pas forcément suffisant, mais ce sera un outil important pour aller dans ce sens.
Droit Pluriel : D’accord. Et donc vous pensez que ces groupes favorisent la solidarité et la sororité ?
Charlotte Puiseux : Oui ! La mise en commun des expériences est vraiment essentielle, aussi bien individuellement pour se sentir mieux, mais aussi pour comprendre les enjeux sociaux plus globaux. Nos histoires personnelles s’inscrivent dans un système, le système validiste, et elles se font écho les unes aux autres. Quand on peut partager nos expériences, on se rend compte qu’on vit souvent les mêmes choses, et que le problème ne vient pas de nous en tant que personnes individuelles : il vient d’un système qui est créé pour nous exclure. C’est une vraie force de comprendre que ce n’est pas nous le problème, mais la société. Déjà, ça fait du bien, et puis ça permet vraiment de construire un discours collectif.
Droit Pluriel : Et vous pensez que ce discours collectif peut faire émerger une nouvelle forme de sororité, une crip-sororité entre les personnes handicapées ?
Charlotte Puiseux : Oui, ça serait vraiment super de pouvoir justement mettre en commun nos histoires en tant que personnes handicapées et de pouvoir en faire quelque chose, au niveau militant mais aussi au niveau artistique, par exemple d’en faire des productions artistiques, des livres, des spectacles des musiques, enfin tout ce qu’on veut quoi. De pouvoir exprimer ce vécu, ce serait une formidable chose.
Droit Pluriel : Oui, et cette Crip-identité et ce partage d’expérience, est-ce qu’on pourrait les voir devenir un outil politique pour lutter contre le validisme ?
Charlotte Puiseux : Oui clairement. Ça serait l’objectif. Ce n’est pas une obligation, ça peut être juste quelque chose qui nous fait du bien psychologiquement. Mais après, si on veut aller plus loin, ça serait un outil politique en effet, que justement de construire cette histoire collective, de la mettre en lumière et du coup de la confronter au système actuel.
Nos vies, ce n’est pas ce que vous imaginez. Nos vies, ce n’est pas ce que vous fantasmez. Ce n’est pas comme ça qu’on a envie d’être traités dans la société. Écoutez notre discours, écoutez nos productions artistiques. Écoutez-nous, quoi !
Droit Pluriel : Qu’est-ce que vous diriez à celles et ceux qui pensent que le handicap n’est pas un sujet politique, mais uniquement médical ou social ?
Charlotte Puiseux : Je pense qu’ils ont tort, forcément. Evidemment, c’est un sujet hautement politique, c’est un sujet qui touche à l’accès aux droits, aux discriminations… On voit par de multiples exemples à quel point les personnes handicapées sont privées de droits. C’est pour ça que le travail de Droit Pluriel, ça sera tellement bien que ça puisse être encore plus développé : l’accès au droit, c’est primordial. On est tellement privés de droits au quotidien. Et ça, c’est un sujet hautement politique, évidemment, parce que ce sont des choix sociaux que de faire subir toutes ces discriminations aux personnes handicapées, ce n’est pas quelque chose de naturel, en fait. Ce n’est pas naturellement que les personnes handicapées ne peuvent pas accéder à l’école, qu’elles ne peuvent pas accéder aux loisirs, qu’elles ne peuvent pas accéder à la vie affective et sexuelle.
Elles ne peuvent pas le faire parce que l’organisation sociale est comme elle est aujourd’hui, donc c’est clairement le fruit de choix socio-politiques.
Droit Pluriel : Selon vous, quels sont les principaux défis pour continuer de développer davantage ce type de groupe de parole, dans les milieux militants et associatifs ?
Charlotte Puiseux : Je pense que le principal défi, c’est déjà qu’il y ait des assos qui puissent porter ces projets-là, et que l’on arrive à insuffler assez de dynamisme. Malheureusement, les personnes handicapées sont souvent, au vu des situations dans lesquelles elles se trouvent, hyper précaires et isolées.
Pouvoir participer à un groupe de parole, c’est difficile voire impossible pour elles. Premièrement, en termes de déplacement si c’est en présentiel. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de moyens à distance qui se développent : c’est chouette car, juste matériellement parlant, ce n’est pas toujours possible pour elles de se déplacer, parce qu’aussi leur état de santé ne leur permet pas de participer à un groupe de parole (trop fatigué, malade, etc). C’est un sujet qu’on peut retrouver dans d’autres types d’associations militantes. Nous, aux Dévalideuses, on parle souvent de Crip-Time. Respecter notre Crip-Time, c’est respecter nos propres fonctionnements, respecter notre corps tel qu’il est, se dire que si on est trop fatigué, il faut qu’on arrête, qu’on ne pourra pas être aussi productif qu’on l’avait imaginé. Et encore moins aussi productif que la société ne l’avait imaginé. Ce n’est pas facile avec le Crip-Time, d’organiser des choses, parce que parfois, au dernier moment, on se rend compte qu’on est trop fatigués pour le faire, qu’on n’a pas d’énergie, que c’est trop compliqué… Ça demande une logistique très importante de participer à des événements, de faire des choses. Et la société n’est pas du tout soutenante sur ça, donc c’est compliqué.
Droit Pluriel : En fait, le Crip-Time, c’est un peu la face émergée d’une lutte qui articule aussi la lutte contre la productivité constante, et la hiérarchisation des humains en fonction de la productivité qu’ils peuvent fournir ?
Charlotte Puiseux : Oui et puis c’est cette capacité de pouvoir dire non à certaines choses, de se dire qu’on est trop fatigué, on ne pourra pas assurer telle ou telle intervention, assurer telle ou telle production.
C’est très difficile parce que nous-mêmes, on intériorise le fait qu’on doit être productif, qu’on doit assurer tout ce pour quoi on s’est engagé. Et parfois, on met notre santé en péril pour essayer justement d’assurer ça, et on paie souvent des conséquences assez lourdes. Le Crip-time, c’est réfléchir à tout ça et se dire qu’on a le droit de se dire que là, ce n’est plus possible pour nous, qu’on a besoin de repos, qu’il faut qu’on s’arrête, qu’on ne produira pas autant que ce qu’on avait dit. Ça rejoint aussi la question d’autres assos qui ont pu déjà réfléchir à des problématiques un peu similaires. Par exemple des associations comme Act Up, où des personnes n’étaient pas forcément en mesure de militer à cause de questions de santé. Il y a la problématique de comment défendre les droits des personnes qui ne sont pas en mesure physique de militer et de revendiquer leurs droits ; comment le collectif peut faire quand même porter ces causes, même si la personne concernée n’est pas physiquement présente.
Ce sont des questions qui sont très importantes dans le milieu anti-validiste, parce qu’on est des personnes confrontées aussi à des problématiques de santé, à des handicaps qui nous privent d’énergie, des maladies de fatigue chronique, de douleurs chroniques, etc. C’est important de réfléchir à comment on peut revendiquer nos droits, tout en respectant, justement, ce qu’on appelle aujourd’hui le Crip-time.