Crip Club – Les extraits de notre groupe de parole

Le Crip Club, c’est un espace de parole politique, vivant et nécessaire, porté par celles et ceux que le validisme invisibilise trop souvent.

Ici, on partage, on confronte, on nomme les injustices et on reprend la parole. Chaque rencontre est un acte collectif : faire exister nos vécus, affirmer nos droits et transformer la colère en force.

Les textes qui en émergent en sont le prolongement — des paroles incarnées, à lire, à relayer, à faire résonner.

Crip Club #5 - Rassurer les autres

Pensée du jour : extrait de Cavalcade de Bruno de Stabenrath

Rassurer les personnes dites “valides”, à quel prix ?

« Le plus dur, ce n’est pas de ne plus marcher. C’est de supporter le regard des autres. Ce regard qui vous déshabille de votre humanité pour ne voir qu’une carcasse brisée. On vous parle avec une onctuosité de sacristain, comme si vos oreilles avaient été sectionnées en même temps que votre moelle épinière. C’est le règne de la pitié, cette merde en boîte que les valides vous servent pour se rassurer sur leur propre sort. Ils ne voient pas l’homme, ils voient le patient, le miraculé ou le saint. Et moi, je refuse d’être un saint. Je préfère être un salaud vivant qu’un martyr en fauteuil. »

« Dans les dîners en ville, mon arrivée crée un séisme. Il y a ce silence de cathédrale, ce blanc qui s’installe parce que les gens se demandent s’ils ont encore le droit de rire, de jurer ou de parler de fesses devant « l’infirme ». C’est l’arroseur arrosé : c’est moi, le tétraplégique, qui dois faire le clown pour les mettre à l’aise, pour leur prouver que mon cerveau n’est pas en panne de désir. Je passe mon temps à dynamiter leur malaise avec une vanne bien sentie. Mon fauteuil, ce n’est pas un cercueil à roulettes, c’est ma Harley-Davidson. C’est un trône de chrome d’où je contemple la comédie humaine avec une ironie que les bipèdes ne soupçonnent même pas. »

« On me demande souvent si la séduction est encore possible. La réponse est oui, mille fois oui, car le charme ne se niche pas dans les mollets, il est dans l’œil et dans le verbe. Le fauteuil est un filtre radical : il élimine les tièdes, les trouillardes et les conformistes. Ne restent que les audacieuses, celles qui cherchent l’étincelle et non la béquille. Je ne veux pas d’une infirmière de l’âme, je veux une complice de crime. Vivre, c’est rester un sujet de désir envers et contre tout, et surtout contre le sérieux mortifère de ceux qui voudraient nous mettre sous cloche. La vie est une cavalcade, et même assis, je compte bien mener la danse jusqu’au bout. »

Crip Club #4 - Crip Doula

Un extrait de Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha sur le thème suivant : “La Crip Doula et l’art de la survie collective”

Extrait traduit tiré de Care Work: Dreaming Disability Justice (2018)

« On me demande souvent ce qu’est une « Crip Doula ». Pour moi, c’est cette personne — souvent une amie, parfois une connaissance rencontrée dans un groupe de soutien — qui débarque dans ta vie quand tout s’effondre. Quand tu reçois un diagnostic qui te terrifie, quand ton corps change et que tu ne sais plus comment l’habiter, ou quand l’administration décide de te couper les vivres. La Crip Doula, c’est celle qui possède les « savoirs de la dèche » et les savoirs de la joie handicapée. Elle ne vient pas pour te guérir, elle vient pour te montrer comment naviguer dans le chaos.
Elle t’apporte des conseils que tu ne trouveras jamais dans une brochure d’hôpital : quel modèle de fauteuil d’occasion est le plus robuste, comment gérer une crise de douleur sans finir aux urgences où l’on va te maltraiter, ou comment transformer ton appartement en un espace où tu peux enfin respirer. Ce n’est pas de la charité, c’est une transmission de pouvoir. C’est une amitié qui devient une infrastructure parce qu’elle comble les vides immenses laissés par l’État et le système médical.
Nous créons des réseaux de soin qui sont de véritables chefs-d’œuvre d’organisation. Nous apprenons à demander de l’aide non pas comme une défaite, mais comme un acte politique de résistance au capitalisme qui nous veut indépendants et productifs, ou morts. Quand nous nous occupons les uns des autres, quand nous partageons nos ressources, nos lits, nos médicaments et nos stratégies de lutte, nous construisons un monde où la vulnérabilité n’est plus une faiblesse, mais le ciment de notre communauté. Être une Crip Doula, c’est dire à l’autre : « Je ne te laisserai pas seul face à la machine. On va inventer ensemble une manière de vivre qui te ressemble. » »

Crip Club #3 - Guérison

Un texte de Zig Blanquer sur “Le corps « Crip » face à l’injonction de guérison”

Extrait de Nos existences handies

« On nous a appris, dès l’enfance pour beaucoup d’entre nous, que notre corps était un chantier permanent. Un ensemble de pièces détachées qu’il fallait redresser, muscler, appareiller, pour se rapprocher, un jour peut-être, de cette ligne d’horizon qu’est la « normalité ». Cette idéologie de la réparation est un piège. Elle nous maintient dans une salle d’attente perpétuelle, nous faisant croire que notre vie réelle ne commencera que lorsque nous serons « guéris » ou « moins handicapés ».

La théorie crip, c’est le geste radical de quitter cette salle d’attente. C’est dire : mon corps, ici et maintenant, avec ses douleurs, ses limites fonctionnelles, ses cicatrices et ses prothèses, est un corps complet. Il n’est pas en attente de perfection. En revendiquant notre « invalidité », nous brisons le miroir dans lequel la société nous regarde avec pitié. Nous ne sommes pas des patients chroniques, nous sommes des sujets politiques. Ce n’est pas à nos muscles de s’adapter à une société rigide, c’est à la société de reconnaître que la fragilité et l’interdépendance sont les seules conditions humaines réelles. En cessant de vouloir « guérir » pour les autres, nous commençons enfin à vivre pour nous-mêmes. »

Crip Club #2 - Parentalité

« La question de la parentalité des personnes handicapées interroge (…) les normes sociales, les progrès scientifiques, et au-delà de cela, les idées sur la famille. »  Charlotte Puiseux

On nous a appris que grandir — pour être parent, pour travailler, pour devenir un·e adulte responsable — c’était gagner en autonomie, devenir « autosuffisant ». Une autonomie qui consisterait à ne dépendre de personne. On nous a appris qu’être autonome c’est finalement vivre en autarcie. Dans ce système, nos limites corporelles ou psychiques sont vues comme des freins, des empêchements pour avoir une vie pleine.

La vérité est ailleurs : personne n’est autosuffisant.

Nous pensons au contraire que nos limites ou nos besoins d’accompagnement n’annulent pas la capacité d’agir. On peut avoir besoin d’aide pour se lever et être celui ou celle qui console, qui transmet, qui élève. Nos limites sont les points de départ d’une forme de vivre ensemble fondée sur le soutien mutuel plutôt que sur la performance individuelle.

J’ai le droit d’être un parent fatigué, moyen ou en apprentissage, sans que mon handicap ne soit pointé comme le coupable. Demander de l’aide enseigne une vérité précieuse : la vulnérabilité n’est pas une honte et l’entraide est le moteur d’une société saine.

Aujourd'hui, je ne laisserai pas le regard de la société me dire ce dont je suis capable ou non. Je ne suis pas une "antinomie", je suis une personne entière dont la force réside aussi dans des liens qui libèrent.

Crip Club #1 - Validisme

« Le validisme nous pousse à croire qu’une technologie est « normale » et qu’une autre est « spéciale ». Nous avons tellement intégré les escaliers que nous les considérons comme naturels — alors qu’une marche n’est pas plus naturelle qu’une rampe. » — Sunaura Taylor (artiste Crip)

Souvent, nous arrivons dans un espace en portant le poids de ce que la société considère comme « normal ».

On nous a appris que s’exprimer d’une certaine manière, avec une certaine vitesse ou une certaine posture, était la norme, et que tout le reste était une « adaptation » ou une demande spéciale.

On nous a appris qu’être présent, c’est être assis droit, immobile et attentif pendant des heures, et que tout autre besoin — s’allonger, bouger, s’isoler ou fragmenter son temps — était une « interruption » ou un manque de discipline.

On nous a appris que les prothèses oculaires étaient des accessoires de mode mais que les prothèses auditives étaient des accessoires honteux.

Au Crip Club, nous refusons de hiérarchiser nos existences. Il n’y a pas ici de besoins « spéciaux » face à des besoins « normaux ». Il n’y a que des êtres humains avec des façons d’être au monde différentes.

Pour refuser cette hiérarchie au quotidien, je peux :

  • Cesser de m’excuser pour mes besoins d’accès 
  • Reconnaître que mes outils (fauteuil, sous-titres, médicaments) sont des extensions légitimes de mon être, pas des « béquilles » honteuses.
  • Interroger la « norme » : quand je bloque face à un obstacle, je me rappelle que c’est l’environnement qui est défaillant, pas mon corps.

Aujourd'hui, Je refuse d’être classé. Je m'autorise à prendre ma place, exactement tel que je suis.