Malaise dans le recours aux droits sociaux chez les personnes en situation de handicap

Malaise dans le recours aux droits sociaux chez les personnes en situation de handicap

Arnaud Béal
(Docteur en psychologie sociale, membre associé au GRePS, Université Lyon 2)

Qu’est-ce que signifie recourir aux droits pour les personnes en situation de handicap ? Qu’est-ce que cette action signifie pour les personnes concernées ? Qu’est-ce que cela leur fait vivre dans leurs rapports à eux-mêmes et aux autres ? Plusieurs recherches que nous avons menées sur cette question permettent d’apporter quelques réponses à ces questions. Elles se basent sur les discours des personnes concernées qui relatent les tensions qu’elles vivent dans leurs démarches, dans leurs confrontations concrètes aux droits et dans la construction de leur identité sociale.

Une des choses qui émergent de manière saillante dans ces discours recueillis est l’idée que demander des droits ciblés pour les personnes en « situation de handicap » nécessite de partager socialement des formes de faiblesses. Cela passe en effet par une mise en exergue de ce qui fait défaut chez les personnes ; ce qui crée dans leur situation un manque de capacité(s) pour effectuer des gestes de la vie quotidienne (comme travailler, se déplacer, mémoriser…). Cela doit être montré à et attesté par des acteurs du circuit par lequel les personnes cheminent dans leurs parcours de droit (médecins, experts, juges…). Cela nécessite donc de reconnaître son handicap et de le partager socialement ; et simultanément de se reconnaître dans le droit ciblé visant à pallier une ou des incapacités. Ne pas reconnaître personnellement des formes de handicap, ne pas les nommer, ne permet pas de passer à l’étape suivante de la demande de droit ou d’aide. Là se jouent des enjeux identitaires forts. Ce phénomène est par exemple très parlant dans le cadre du recours à des « mesures de protection », comme les tutelles ou les curatelles, pour lesquelles la perte d’autonomie ou de capacités doit être « acceptée », doit devenir familière, pour que la mesure de protection soit « acceptée » également, voire revendiquée.
En lien avec cette difficulté à reconnaître des formes de handicaps personnels, la demande de droit, d’aide, de protection, peut être rendue difficile à cause du sentiment d’avoir à se plaindre pour faire cette demande. En effet, certaines personnes que nous avons interviewé nous ont expliqué avoir le sentiment que demander un droit s’est se montrer aux autres à plaindre, plaintif, « pleurnichard ». Autrement dit, recourir aux droits pour les populations en situation de handicap nécessite de se montrer aux autres en tant que victime, n’ayant plus le pouvoir de contrôler tout à fait sa vie et son action sur le monde. D’ailleurs, cela s’observe particulièrement quand le handicap n’est pas visible aux autres et qu’il faut le montrer à travers toute une série de preuves. L’action d’avoir à montrer des formes d’incapacité met en évidence la difficulté supplémentaire que contient la revendication du handicap quand celui-ci est invisible, contrairement à ceux/celles pour qui le handicap est visible et qui ne nécessite pas ou moins de le montrer pour demander un droit ou une aide.
C’est ce qui fait que certaines personnes préfèrent recourir au RSA, malgré leur éligibilité à l’AAH ; rejetant l’identité sociale que ce droit assigne, malgré l’augmentation des ressources financières que cela permettrait. Cette difficulté à recourir à des dispositifs conçus pour des personnes en situation de handicap, peut d’ailleurs également se retrouver dans l’usage que les sujets font de leur statut de « personnes handicapées ». Comme par exemple quand des personnes ayant obtenu une « carte d’invalidité », ouvrant un certain nombre de droits dans la vie quotidienne, ne les utilisent pas. L’incapacité est à chaque fois repensée et négociée par les personnes concernées dans des contextes sociaux particuliers.
Ainsi, on peut observer des tensions au niveau identitaire dans les pratiques de droits des personnes en situation de handicap. Si cette tension peut se traduire en non-recours aux droits ciblés pour cette catégorie de personnes, le recours aux droits ne signifie pas pour autant qu’elles se réduisent à leur handicap. On observe davantage des identités bigarrées et négociées entre force et faiblesse. Si elles « acceptent » ou « font avec » certaines formes de faiblesses (qui nécessitent aide, assistance, protection…), elles revendiquent simultanément des capacités.
Finalement, la reconnaissance des personnes « en situation de handicap » doit autant se penser à travers leurs forces que leurs faiblesses, questionnant l’utilisation tout azimut des appellations « personne handicapée » ou « en situation de handicap ». Il convient alors que les politiques construites pour les publics en situation de handicap et les pratiques des professionnels ne nient ni leurs faiblesses et leurs incapacités, ni leurs forces et leurs capacités. Cela nécessite de développer une subtile attitude faisant cohabiter les idées de force et de faiblesse pour penser la catégorie des « personnes en situation de handicap », afin d’éviter d’instituer une politique de reconnaissance essentiellement victimaire, sans pour autant nier les formes d’incapacités éprouvées.


Au sujet de Droit Pluriel

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